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L'expérience que j'ai faite du lectorat en Russie et un peu particulière. Je ne suis plus étudiant, je suis retraité. J'ai fait des études de langues slaves de 1967 à 1971. Ma vie professionnelle achevée, plus de trente ans après avoir quitté l'université, j'ai repris les études, j'ai passé un DEA de russe et j'ai commencé une thèse. J'ai posé ma candidature dans trois universités différentes. Je pensais que mon âge aurait été un handicap mais j'ai été retenu par l'Université Polytechnique de Tomsk (TPU) où j'ai été lecteur de janvier à juin 2007.
Tomsk est une grande ville intellectuelle. Elle compte deux grandes universités l'Université Polytechnique de Tomsk et l'Université d'État. Les enseignants et les étudiants du TPU sont très fiers d'y enseigner ou d'y étudier. Ils considèrent que cette université, polytechnique, appartient au Gotha des universités russes et, selon un classement officieux, elle serait, par sa qualité, la seconde université de Russie après celle de Moscou.
Lorsque j'étais en relation avec la directrice du centre russo-français pour venir comme lecteur au TPU, mon travail ne devait pas se limiter à un simple lectorat mais devait consister à :
- préparer et à assurer une dizaine d'heures de cours hebdomadaires à des étudiants de tous niveaux ;
- vérifier l'ensemble des correspondances en français ainsi que tous les documents établis par le centre et les corriger si besoin était ;
- faire des traductions avec l'interprète du centre ;
- apporter mon aide aux trois personnes employées par le centre dans leur maîtrise du français.
L'Université Polytechnique ne dispose que d'un petit centre d'enseignement du français, qui reçoit une cinquantaine d'étudiants et est composé de deux assistantes, des jeunes femmes charmantes, parlant bien le français, avec lesquelles il est très agréable de travailler ainsi que d'une directrice.
Lors de mon arrivée à Tomsk, la première tâche qui m'a été demandée a été de travailler sur des nouvelles écrites en français et destinées aux étudiants de différents niveaux. Le travail, fait de concert avec les assistantes, consistait à relever toutes les difficultés linguistiques et grammaticales ainsi que les expressions françaises et les particularités des textes afin de disposer des éléments nécessaires à la préparation des cours. J'ai commencé à assurer mes cours de français dès la reprise des activités du deuxième trimestre. Le total des cours, sans la préparation, représentait 8 heures 45 par semaine.
Les étudiants avec lesquels je travaillais n'étaient pas des étudiants en langue française mais en sciences (physique, chimie, mathématiques), management international… Ils apprenaient le français par plaisir, par intérêt pour la littérature, la civilisation et la culture françaises. Certains débutaient l'étude de la langue, d'autres commençaient à bien la maîtriser. Les niveaux d'études, dans leurs spécialités, allaient de la première année d'université au doctorat. J'avais, de plus, un groupe de débutants, en cours du soir, composé, en majorité, de personnes qui travaillaient dans la journée et prenaient sur leur temps libre pour apprendre le français.
Les cours pour l'ensemble des groupes, quel que fut le niveau, comprenaient la lecture, à haute voix, par les étudiants, des textes choisis et correction des fautes (de diction, phonétique, liaisons…). Explication du vocabulaire nouveau et des difficultés grammaticales. Discussion sur le texte avec l'ensemble des étudiants et, dans une seconde partie, discussion libre en fonction des textes lus ou des questions posées ou de l'actualité (cuisine, arts, cinéma, histoire, système politique, culture…). Ont été abordés les thèmes suivants, en comparant, lorsqu'il était possible, la situation des deux pays : la famille, la santé, l'éducation, le système monétaire, l'Europe, les transports, la situation de la femme, les élections… Les groupes débutants travaillaient sur deux petits romans policiers écrits par des spécialistes de l'enseignement du français aux étrangers. La lecture était suivie d'une discussion sur le texte en privilégiant l'utilisation des mots nouveaux et des règles grammaticales. Les autres groupes travaillaient sur des textes littéraires (nouvelles de Maupassant) et sur des textes traitant de la vie en France.
Par les méthodes pédagogiques utilisées par le Centre, les textes choisis et la compétence des enseignantes, les étudiants acquéraient rapidement de bonnes bases. J'ai été étonné de l'application des étudiants et de leur volonté d'apprendre.
Après une période d'adaptation plus ou moins longue selon les groupes, nous avons pu avoir des discussions libres. Etre lecteur, tout au moins en Sibérie, ne consiste pas uniquement à faire lire ou faire parler les étudiants. Loin des centres touristiques russes, des universités accueillant de nombreux étrangers, les étudiants de Tomsk ont peu d'occasion de rencontrer des Français ou des francophones. Peu d'entre eux d'ailleurs ont effectué un voyage en France. Le lecteur qui vient en Sibérie n'est pas un simple lecteur. Il est d'abord une curiosité. Pourquoi avez-vous choisi Tomsk et la Sibérie ? Beaucoup ont des difficultés à comprendre pourquoi je suis venu chez eux avec la perspective d'un hiver rigoureux, alors qu'ils sont nombreux à vouloir quitter Tomsk.
De leurs professeurs russes ils attendent un enseignement académique. Du lecteur, ils attendent autre chose. A leurs yeux, il est le représentant d'un pays, mythique pour beaucoup, dont ils souhaitent connaître le plus de choses possibles durant les quelques mois qu'il va passer parmi eux. Si, au cours des premières semaines de mon lectorat les cours étaient un peu conventionnels, les discussions sont devenues très libres. Face à la curiosité des étudiants, le travail du lecteur ne se limite pas à suivre à la lettre un manuel mais à en déborder largement pour répondre à cette curiosité et souvent lutter contre les idées reçues et les clichés qu'ils ont de la France.
Venant d'une région tempérée, j'étais un peu inquiet de passer un hiver en Sibérie. L'hiver, m'a-t-on dit, a été moins rigoureux que les autres années. Je n'ai connu que -38° ! Malgré cette température, je ne peux pas dire que j'ai souffert du froid. Paradoxalement, j'ai souffert de la chaleur dans les locaux surchauffés de la résidence hôtelière dans laquelle j'étais logé (+ 25°) et j'ai eu quelques difficultés à m'adapter à ces écarts de températures.
Si pour un lecteur étudiant, les relations sont relativement faciles avec les étudiants russes, du fait de mon âge, il y avait une certaine distance entre les étudiants et moi et, au sein même de l'université polytechnique je n'avais que peu de relations. Par contre, j'ai noué de bonnes relations avec le personnel de la bibliothèque de l'université d'Etat qui m'a apporté une aide précieuse pour mes recherches juridiques et sociologiques, ainsi qu'avec des professeurs chercheurs avec lesquels je travaillais.
Tomsk est une ville que j'ai trouvée plaisante à divers égards par son architecture (les deux universités datent d'avant la révolution, de nombreuses maisons en bois et un programme de sauvegarde et de restauration dans un périmètre protégé, les espaces verts…), la jeunesse, sa vie intellectuelle et culturelle.
J'étais parti sans préjugés, curieux de découvrir un coin de la Russie que je ne connaissais pas et même si certains aspects de mon séjour ne correspondaient pas à ce que j'aurais souhaité, c'est une expérience que je ne regrette pas.
Jean-Yves G. (14) |